Cette fois, le dlog ne parlera pas de littérature, d’éditeurs, de lecteurs, de salons, etc. Je laisserai à d’autres, qui l’ont déjà fait largement, le soin de disserter sur Grasset et les 200 démissionnaires. Je ne reviendrai pas non plus sur les différents éditeurs qui ont fait le choix de me soutenir. Bref, le dlog aboiera et n’empêchera pas le carnaval éditorial de passer ou de trépasser. Dimanche, je dédicacerai à 800 km de Saint-Germain-des-Prés dans un salon convivial qui reçoit un public convergeant vers un patelin du Tarn-et-Garonne portant le nom prédestiné de Molières (avec un s). Quel rapport avec ma vie de locomautrice ? Aucun sinon les réseaux sociaux où je suis depuis que mon premier éditeur m’a conseillé d’y être. Et j’y lis des posts s’étalant sur des guerres en passe de se mondialiser ou bien ridiculement picrocholines. Certaines font pourtant des morts et des infirmes, comme ces chocs entre vélos et autos ou vélos et piétons. C’est déjà malheureux un accident sans ce déferlement de haine qui parcourt les commentaires des réseaux. Je les hais, ai-je lu à propos des cyclistes. De prolo qui allait pointer à l’usine puis se trimbaler jusqu’à la mer pour les vacances, voilà que l’usager du cycle est devenu ce bobo qui frime sur deux roues à assistance électrique ou ce dangereux délinquant qui emmerde autant l’automobilisme que le piéton qu’il emboutit sur les trottoirs. Il y a certes des cyclards, mais toujours autant de chauffards, ces derniers pouvant se prévaloir de l’ancienneté. Je me souviens d’une histoire remontant au siècle dernier, à une époque où on ne risquait pas téléphoner au volant ou au guidon. Les tramways roulaient même dans Toulouse.
Il
s’appelait Charles, comme le Grand, plaisantait-il, et vivait avec sa femme,
Pauline, et sa fille, Paulette, au rez-de-chaussée d’une maison de l’ancienne
place Marengo. Y subsistaient les vestiges de l’école vétérinaire, un atelier
où on avait soudé maintes fois la remorque de mon tricycle rouge, un petit café
où les platanes s’épanchaient sur les tables et une taverne auvergnate qui
servait du cochon. Bref, un endroit charmant où la médiathèque José Cabanis et
des immeubles se voulant futuristes n’avaient pas encore poussé. Seule ombre au
tableau : les commodités se trouvaient au fond du jardin, les pièces
étaient sombres et Paulette, la fille de la maison, avait l’âge de ma
grand-mère maternelle. Quand nous remontions d’en ville vers notre HLM de la
cité Jolimont, nous nous arrêtions, ma mère et moi, chez Charles, Pauline et
Paulette. Charles avait été suffisamment jeune et avenant pour avoir inspiré une
passion malheureuse à mon arrière-grand-mère à laquelle il avait préféré
Pauline. J’ai bien connu Mémé et Bon-Papa sans pouvoir imaginer ce qu’ils
furent avant de sombrer dans la décrépitude. Charles avait d’ailleurs commenté
autour de la table où nous étions reçues :
―
Les enfants ne peuvent pas comprendre que nous aussi nous avons été enfants.
C’était
autour d’un évènement marquant qu’il se plaisait souvent à évoquer : son
frère et lui, vêtus tous deux d’une cape rouge, avaient été coursés dans les
rues de Pamiers par un taureau échappé de l’abattoir. En ce temps-là, il
pouvait courir, n’étant pas encore affligé d’une boiterie chronique. Je le
prenais par la main pour lui apprendre à marcher et Charles se prêtait toujours
de bonne grâce au jeu. Je croyais en toute innocence pourvoir rééduquer sa
pauvre jambe. Un jour, il nous expliqua comment il était devenu infirme.
Il
circulait dans Toulouse à vélo. Il l’avait enfourché en toute confiance,
ignorant qu’à la fin de la journée il ne serait plus le même.
J’ignore
le lieu de l’accident, si ce n’est qu’il découle d’un triptyque fatal : un
vélo, un tramway et deux piétonnes. Deux femmes, a précisé Charles, deux
piétonnes donc, redoutant de rater le tramway qu’elles avaient en ligne de mire
au point de traverser la chaussée sans regarder et en courant. Par contre elles
n’ont pas manqué de renverser le malheureux cycliste qui roulait sur sa voie
mais, pour son malheur, entre elles et le tramway si convoité. Charles était
par terre avec une jambe fracassée que la chirurgie de l’époque n’a pas réussi
à réparer. Il était condamné à boiter jusqu’à sa mort, en 1968. Il n’a pas eu
le temps d’assister à la chute du Grand du grand Charles.
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| Vue sur l'ancienne école vétérinaire de Toulouse |

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