Courant mai, les éditions Auzas ont procédé à la réimpression de mon recueil de nouvelles, Coup de grain. De l’encre bien fraîche, preuve noir sur blanc que le stock du premier tirage arrive à expiration et que la demande des lecteurs ne s’est pas tarie. Je suis toujours ravie de dédicacer ce recueil vendu au prix modique de 9 €, rassurée quant à l’intérêt du public pour la nouvelle. Le genre a du succès dans les pays anglo-saxons, moins chez nous. Je l’ai découvert pendant mes études d’allemand, dans le texte. Après-guerre, la pénurie de papier était telle de l’autre côté du Rhin que les éditeurs pouvaient difficilement se permettre d’imprimer des pavés. Outre la relative brièveté des textes qui permet d’achever la lecture d’une histoire d’une seule traite, le genre permet de naviguer d’une ambiance, d’un destin à l’autre avec le même ticket à durée illimitée. L’histoire préférée de l’un n’est pas la favorite de l’autre. C’est ce qui me touche à chaque retour de lecture. Ce Coup de grain me suit partout en dédicace, que ce soit en salon du livre ou en librairie. J’ai mes raisons pour cela. La première est d’offrir une expérience de lecture accessible aux hésitants craignant d’embarquer sur les courants d’un roman-fleuve. Un petit tour en compagnie d’Alexander the Great ou d’Agnès B. et de son bonnet d’âne, avec un détour par Triste Trieste, un lancer de Boomerang avec l’adresse d’Un enfant de la balle peuvent donner l’envie de rigoler un bon coup en 300 pages (Diabolo pacte), de franchir des ponts jetés entre la France et l’Allemagne (Elwig de l’Auberge Froide) et surtout de traverser l’Europe du Sud de Gênes à Lisbonne au cours d’un siècle des Lumières écartelé entre obscurantisme et Raison (Lisbonne avait raison). La deuxième part d’un constat plutôt attristant. Il arrive en effet que les romans fassent envie mais qu’on se rabatte sur le recueil pour son prix modique. Baisse du pouvoir d’achat et concurrence des écrans : deux banderilles plantées depuis des années dans des chairs en voie de putréfaction. S’y ajoute le coup de lance fatal : non pas le livre électronique qui suscite un intérêt modéré, mais le marché du livre d’occasion qui pratique des prix imbattables, y compris pour les nouveautés. Un jour de dédicace en librairie un couple est venu à ma table me raconter que le matin même ils avaient acheté toute une bibliothèque pour 15 euros déboursés. Si plus personne n’achète du neuf, du nouveau, je vous laisse deviner l’avenir de la création littéraire. De plus, si vous l’ignorez, sachez que sur l’occasion l’auteur ne touche rien alors qu’il n’est pas mort depuis 70 ans et même qu’il est suffisamment vivant pour constater les dérives du système. Par exemple, une de mes connaissances commande en librairie mon 2ème roman paru en 2014. Le livre arrive, il paye cash 22 euros, ouvre le livre et lit une dédicace que j’ai rédigée de ma blanche main. Conclusion : la librairie n’a pas commandé un livre neuf auprès du distributeur de mon éditeur mais s’est achalandé à prix réduit sur le marché de l’occasion. Je vous laisse juger du processus. J’imagine la tête de mon lecteur ayant lu – avec délectation peut-être - les neuf premières nouvelles du recueil de nouvelles signé de mon nom et avec à l’intérieur le fameux « Label Emmaüs », j’imagine sa tronche quand arrivé à la dernière, La carotte et le pilon, il déchiffre au deuxième paragraphe de la page 178 ces lignes :
Le temps et la crise n’arrangeaient rien. Entre la sortie de mon premier
livre et la publication du suivant, la bourse de mes éventuels lecteurs s’était
encore aplatie. Les mœurs s’étaient adaptées. Désormais, on se meublait et s’équipait
dans les vide-greniers, se fringuait dans les friperies et, naturellement, se
cultivait pour pas un rond ou presque dans les boîtes à livres et les
vide-bibliothèques.






